Moitié bagnole, et moitié homme...

Publié le par Béatrice R.

Moitié bagnole-moitié homme

 

Le tracteur est une des premières automobiles qui ait réalisé la synthèse de la fabrication et du transport. Celle-ci devrait se généraliser. Il fallait bien qu’un jour un grand esprit méconnu eût une de ces idées simples que peut seule inspirer la passion du pouvoir ou du gain : du temps se perdait pendant le transport. De là, la bétonneuse automobile qui fabrique du ciment durant le trajet entre la gravière et le chantier. Espérons que l’esprit de progrès ne s’en tiendra pas là, et que nous aurons bientôt le marteau-pilon, le laminoir, le haut-fourneau automobile, etc. Pourquoi pas, même, l’école automobile ?

 

Un éminent ministre s’est avisé que l’on dispersait en vain un personnel précieux dans les écoles de campagne et il a donné l’ordre de procéder au « ramassage » scolaire : ainsi les petits campagnards connaîtront aussi les joies de de l’autobus de 18 heures. Mais tant qu’on y est, pourquoi ne pas leur faire des cours ? En arrivant à l’école ils auraient déjà avancé leur programme. Au fond, pourquoi ne pas motoriser l’habitat ? L’autobus-dortoir est la conclusion logique de la banlieue dortoir. [...] Paris est mal adapté, et surtout pour le parisien ; ce véhicule réduit prétend à un gîte immense et coûteux tandis que sa bagnole s’esquinte au grand air. Pourquoi ces maisons ? Il suffirait d’un garage. Si le chauffeur acceptait enfin de dormir dans son auto, le problème de la circulation serait résolu en même temps que celui du logement. [...]

 

Tout engin peut devenir automobile, non seulement la voiture, mais la bêche, l’escalier, le couteau, le fauteuil. Finalement, pourquoi pas l’homme lui-même ? L’association de l’homme et de l’auto reste précaire. Dupont s’est déjà aperçu qu’il était ridicule de traîner ses jambes à la remorque de sa tondeuse et il s’est assis dessus ; encore un petit progrès, et Dupont, définitivement greffé à son Rotondor, n’aura plus besoin de ses mollets qui vont s’atrophier progressivement. Pourquoi ne pas se débarrasser de cet arrière-train superflu et remplacer le moteur alternatif par le rotatif ? Quel avenir pour Renault si ce genre de prothèse devenait obligatoire ! Plus de risque de chômage dans l’automobile ! À peine sorti du ventre de sa maman, Bébé serait sectionné en deux et muni de sa traction arrière. Mais il serait stupide de s’en tenir là. Si le bas du corps humain ne vaut pas grand-chose, que dire du haut ! La direction notamment fonctionne au petit bonheur. Qu’on le remplace donc également par une machine, et l’homme deviendra aussi heureux, aussi efficace et moral, aussi dépourvu de problèmes qu’une DS toute neuve. A-t-on jamais vu une DS à l’agonie hurler d’angoisse et de douleur ou pisser du sang ? Si elle ne s’encombrait pas d’un conducteur, la DS périrait dignement sans se plaindre. La science nous a appris que le haut comme le bas de l’homme n’est qu’une machine imparfaite ; ayant mécanisé le bas, mécanisons le haut. Alors cette larve : l’hommauto, sera devenu l’insecte parfait : l’auto.

 

Extrait de L’hommauto (1967), de Bernard Charbonneau

 

Source Carfree.

Commenter cet article